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La psychologie du yoga, pramana et viparyaya

La psychologie du yoga, pramana et viparyaya

Avez-vous déjà pensé à étudier la psychologie à la lumière du yoga? Cette vaste science des corps subtils et de l’âme nous permet d’explorer l’origine de la conscience et la cause des changements qui se produisent dans son champ. Dans cette nouvelle série d’articles, Kamlesh Patel nous explique les fondements de la psychologie du yoga, en se basant sur les Yoga Sutras de Patanjali et sur sa classification des processus mentaux et de leurs différents déséquilibres. Il nous indique aussi comment parvenir à un bien-être psychologique par des pratiques yogiques. Dans cet article, il analyse les deux premières déviations mentales décrites par Patanjali.

 

Patanjali est célèbre aujourd’hui pour nous avoir donné l’ashtanga yoga, les huit membres qui définissent la voie du yoga. Ces huit étapes sont magnifiquement exposées dans les chapitres 2 et 3 de ses Yoga Sutras, mais ceux-ci contiennent bien davantage d’éléments à même d’apporter de grands bienfaits au monde. C’est particulièrement vrai dans le domaine de la psychologie.

De nos jours, de nombreuses personnes souffrent de troubles psychiques, d’anxiété et de désarroi, du fait de la complexité de nos sociétés, des modes de vie urbains et de la dégradation des relations. Nos façons de vivre peu naturelles ne sont pas en phase avec les rythmes circadiens inscrits dans notre physiologie. Ceux-ci déterminent les habitudes optimales de sommeil et d’alimentation. Le métabolisme énergétique de nos cellules obéit lui aussi à l’horloge circadienne. Quand nous ne respectons pas les rythmes naturels, notre niveau d’énergie cellulaire diminue en fonction de la détérioration du réseau mitochondrial. On a constaté que certains problèmes de santé chroniques – troubles du sommeil, obésité, diabète, dépression, trouble bipolaire et dépression saisonnière – étaient liés à des rythmes quotidiens irréguliers. En somme, choisir un mode de vie qui n’est pas en phase avec les cycles naturels, c’est nager à contre-courant.

Le yoga peut grandement nous aider à trouver l’équilibre. Référons-nous pour cela au chapitre 1 des Yoga Sutras, où Patanjali commence par expliquer ce qu’est le yoga:

1.1 Atha yoga anushasanam

Maintenant, après une préparation préalable, vient la discipline du yoga.

1.2 Yogash chitta vritti nirodhah

Le yoga est la cessation de toutes les modifications du mental dans le champ de la conscience.

Tout d’abord, qu’est-ce que Patanjali entend par «préparation préalable»? En général, on n’entre dans la voie du yoga que lorsqu’on est totalement frustré par l’état de son mental – que ce soit après des échecs majeurs, ou lorsqu’on nous suggère de faire du yoga pour retrouver la santé, ou encore quand on est parvenu au point où on ne supporte plus d’être dépendant de ces deux choses: les espoirs et les attentes que nous projetons sur l’avenir et les enchevêtrements qui nous attachent au passé. On ne veut plus être l’esclave des complexités de notre vaste subconscient et de la charge de ce passé qui l’encombre.

Ce besoin très humain de se débarrasser des fardeaux du mental est également à la base de nombreuses formes de développement personnel, dont la psychologie occidentale, qui elle aussi tente de nous affranchir de nos schémas du passé. Cet instinct de libérer le mental et le cœur de leurs poids a été à l’origine des religions, de la philosophie, de l’éthique, des disciplines psychologiques, mais aussi d’expressions artistiques, comme la danse, la musique et la peinture.

En fait, ceux qui cherchent encore à développer et améliorer leurs aptitudes mentales et leurs connaissances ont peut-être besoin de davantage de préparation avant de s’engager sur la voie du yoga. Pourquoi? Parce que le yoga est en réalité destiné aux âmes aventureuses qui sont prêtes à entreprendre un voyage au-delà du mental, vers le centre spirituel de l’être. En cours de route, le mental et le cœur sont purifiés, ennoblis et deviennent souverains, et c’est là un des incroyables bienfaits qu’apporte le yoga, mais ce n’est pas son but.

Patanjali nous dit que, lorsqu’on est prêt pour le yoga, il faut de la discipline. Qu’est-ce que la discipline? C’est être un disciple, et la condition préalable la plus importante est donc une attitude de bonne volonté et d’ouverture: être disposé à apprendre, à se considérer comme un étudiant, à accepter de ne pas savoir et d’être ignorant. Cela exige un ardent désir de connaître la vérité, et demande de la réceptivité, de l’humilité et le sens de l’émerveillement. Un disciple continue à chercher sans relâche, à s’efforcer de comprendre les mystères de l’Univers. Sans cette attitude de disciple, il n’y a pas de discipline du yoga.

C’est pour cela que les saints et tous les grands sages ont fait l’éloge de l’humilité, de l’insignifiance et de l’innocence. Sans ces nobles qualités, il n’y a pas de discipline du yoga, tandis qu’avec elles notre conscience reste ouverte et souple. Comme de petits enfants, nous revenons à la pureté, dégagés de toutes les perturbations ou modifications mentales.

Le yoga est en réalité destiné aux âmes aventureuses qui sont prêtes à entreprendre un voyage au-delà du mental, vers le centre spirituel de l’être.

Et quelles sont ces modifications mentales? Les descriptions de Patanjali et sa classification scientifique de nos processus mentaux ont un registre plus large que la psychologie et les sciences comportementales modernes, pour une raison très importante: son point de départ est l’état d’équilibre du mental, la condition originelle. Il n’est pas nécessaire d’interpréter ou d’analyser cette condition, car nous pouvons la percevoir par l’expérience directe, scientifiquement, comme un état sans vibration ni énergie. C’est le pur état de non-vibration qui se trouve au centre de notre existence, au-delà de la conscience. Selon la définition de Patanjali, le yoga est cet état de pureté, l’état ultime de tranquillité auquel nous aspirons. Il était notre point de départ, et il peut être notre point d’arrivée.

Patanjali répertorie ensuite les diverses causes des modifications et des vibrations correspondantes qui surviennent dans notre champ de conscience; il recense tout ce qui nous éloigne de l’état de tranquillité et d’équilibre du mental.

Ces perturbations mentales existent en chacun de nous. Bien qu’elles prennent des formes différentes selon les personnes, elles font partie de la condition humaine. On peut parler de déviations psychologiques, parce qu’elles nous éloignent de l’état de tranquillité de notre centre spirituel, l’âme. Ce processus qui affine et transcende ces déviations, à mesure que nous élevons notre mental pour aller finalement au-delà de son champ, est le sens même du yoga.

Dans cette série d’articles, nous étudierons toutes les modifications mentales que Patanjali décrit, et certaines des pratiques qui nous aident à les transcender. Le yoga est en fait la véritable science de l’être intérieur, et Patanjali était un scientifique de haut niveau. Contrairement à la plupart des enseignants spirituels, il n’était pas un mystique. Ce qu’il nous a transmis est basé sur l’expérience pratique. Sa description des perturbations mentales dans les Yoga Sutras est en fait le premier traité de classification psychologique, et il mérite d’être reconnu comme tel.

 

 

VRITTIS

Patanjali commence par étudier les cinq vrittis, les types de schémas de pensée ou tendances. Ce sont les «configurations» énergétiques que nous créons dans le champ de notre conscience, chit. «Tourbillon» est la traduction littérale du mot vritti, les vrittis sont donc les tourbillons, les vagues et les ondulations déclenchés dans le champ de notre conscience par des causes extérieures. C’est d’eux que dépendent soit la tranquillité et le calme de notre état mental, soit son niveau de turbulences, ses hauts et ses bas. Ces vrittis définissent notre façon de percevoir l’univers.

Si l’on se représente le champ de la conscience comme un océan, les vagues et les courants sont les vrittis. Plus l’océan est agité, plus il est difficile d’en voir le fond qu’on peut comparer au Soi intérieur, à l’âme. Le champ de la conscience cherche toujours à revenir à son état originel de tranquillité, mais l’interaction des sens et des tendances nous entraîne dans l’expérience et les réactions émotionnelles, en une alternance entre équilibre et turbulences mentales. Ainsi la première étape du yoga consiste à tourner son attention vers l’intérieur et à revenir à la tranquillité – ce qui apportera aussi la paix, et finalement le bonheur, qui est la qualité de l’âme. Sans cette tranquillité, la paix et le bonheur durables ne sont pas possibles.

Patanjali poursuit avec ces explications:

1.3 Tada drashtuh svarupe avasthanam

Pendant le temps [de la méditation], le Témoin demeure en lui-même, reposant dans sa propre essence, sa vraie nature.

1.4 Vritti sarupyam itaratra

À d’autres moments, nous nous identifions plutôt aux modifications du mental, en adoptant l’identité de ces schémas de pensée.

Lorsque les vagues des vrittis s’apaisent et que nous sommes calmes, comme c’est le cas pendant la méditation, nous voyons notre véritable nature, alors qu’à d’autres moments nous nous identifions aux modifications, par exemple à la tristesse, à la peur ou à l’excitation. Si vous êtes en colère contre votre patron, parce qu’il vous a injustement accusé de mal faire quelque chose, votre conscience sera-t-elle calme et tranquille? Serez-vous capable de penser clairement pendant la journée et de prendre de sages décisions? Et que se passe-t-il quand un enfant a peur de l’enseignant à l’école? Peut-il réussir à apprendre et bien saisir les concepts? Non, ce n’est pas possible, car la peur empêche les impulsions électriques d’atteindre les centres cognitifs situé dans le cortex préfrontal, ce qui rend l’apprentissage très ardu. Le processus de pensée de l’enfant ne peut pas fonctionner librement.

Mais avec les pratiques yogiques de Heartfulness, nous avons la possibilité d’éliminer de notre système les états émotionnels réactifs et de demeurer dans l’Essence intérieure tout au long de la journée, même lorsqu’on ne médite pas. On y parvient grâce aux techniques de nettoyage et grâce au souvenir constant du divin, de sorte que notre conscience reste centrée même pendant nos activités quotidiennes et nos interactions avec les autres.

Patanjali décrit les vrittis comme étant soit colorées (klishta) soit incolores (aklishta); en d’autres termes, elles sont impures ou pures, menant à la servitude ou à la liberté, à la turbulence ou à la tranquillité. Le mental peut donc devenir soit une source d’asservissement, soit une source de liberté, selon la façon dont nous le cultivons et le formons. Le yoga ne s’intéresse vraiment qu’à cette seule chose: comment utilisons-nous le mental? La maîtrise du mental, la cessation des turbulences dans le mental, c’est le yoga.

Voici la description que fait Patanjali des cinq vrittis:

1.6 Pramana viparyaya vikalpa nidra smritayah

Les cinq sortes de schémas de pensée sont :

  1. la connaissance juste (pramana),
  2. la connaissance erronée (viparyaya),
  3. le fantasme ou l’imagination (vikalpa),
  4. le sommeil profond (nidra),
  5. la mémoire (smriti).

Examinons d’abord les deux premières vrittis, pramana et viparyaya.

 

LA CONNAISSANCE JUSTE, LA CONNAISSANCE ERRONÉE ET LE BIEN-ÊTRE PSYCHOLOGIQUE

Les expressions «connaissance juste» et «connaissance erronée» ne rendent pas vraiment justice aux mots pramana et viparyaya, mais il n’existe pas d’équivalent en français. Pour préciser ces définitions, Patanjali nous donne des exemples.

Pramana

1.7 Pratyaksha anumana agamah pramanani

Il y a trois moyens d’acquérir la connaissance juste :

  1. la perception directe,
  2. la déduction et l’inférence,
  3. les paroles de ceux qui sont éveillés et ont la connaissance.

La connaissance juste, pramana, émane de la pureté et du calme, et conduit à la liberté. La première forme de pramana s’acquiert par la perception directe – c’est le savoir absolu qui survient dans un mental illuminé par l’éveil de la faculté de supraconscience, elle-même engendrée par la pratique spirituelle. Les capacités du mental sont comme des rayons de lumière: lorsqu’ils sont concentrés, ils illuminent et provoquent une perception directe. Chez la plupart des gens, cette faculté de perception directe reste inutilisée, quand bien même elle se trouve à l’état latent, attendant d’être activée. Cette connaissance issue de la sagesse supérieure et de la révélation nous vient dans l’état d’équilibre intérieur, le samadhi, qui résulte de la méditation. Dans la méditation Heartfulness, pranahuti, la transmission yogique, nous aide de façon très naturelle à faire l’expérience de cet état d’équilibre.

La deuxième forme de pramana provient de l’observation et des preuves qu’apporte la méthode scientifique. Cette forme de pramana n’est pas aussi pure et immédiate que la perception directe, mais elle est tout de même précieuse. Comme l’explique Swami Vivekananda: «Pour acquérir des connaissances, nous utilisons des généralisations, et la généralisation est basée sur l’observation. Nous commençons par observer les faits, nous généralisons, puis nous en tirons des conclusions ou des principes.»

La troisième forme de pramana consiste à absorber les enseignements des êtres illuminés – ceux qui ont une capacité de perception directe – puis à nous approprier cette connaissance par l’expérience. Cela nous fait gagner du temps, c’est comme traverser une forêt sur un sentier bien tracé plutôt que de se frayer son propre chemin. C’est pour cela que nous recherchons des maîtres éclairés, que nous lisons leurs livres et les grands textes du passé, pour finalement, en nous fondant sur les signaux de notre cœur, en tirer nos propres conclusions.

Viparyaya

1.8 Viparyayah mithya jnanam atad rupa pratistham

La connaissance erronée, ou illusion, est une mauvaise compréhension qui résulte du fait de percevoir les choses comme différentes de ce qu’elles sont.

Le concept de la connaissance erronée ne requiert que très peu d’explications; il existe tant d’études scientifiques qui montrent comment nos perceptions sont faussées par les drogues, l’alcool, le stress, la peur, la colère, les préjugés et d’autres émotions intenses, ou encore par la dépendance à des choses comme la nourriture ou le sexe.

Que se passe-t-il lorsque nous sommes stressés? Nous passons en mode «combat ou fuite». Les hormones du stress sont activées, le système nerveux sympathique se déclenche et le sang afflue dans nos membres et dans la partie postérieure du cerveau, pour renforcer le mode «survie». Il nous faut attaquer ou nous défendre. C’est une réponse physiologique automatique. Toute notre énergie s’oriente vers la survie, donc le mental ne peut pas être contemplatif.

Tout ce qui brouille la limpidité et la pureté des chakras dans la région du cœur nous mène à une connaissance erronée, parce que la conscience est déformée; c’est par exemple ce qui se passe lorsque le cœur est chargé des impressions du passé que le yoga appelle samskaras. C’est comme lorsqu’on met des lentilles de verre colorées devant une bougie – lorsqu’il n’y en a qu’une, cela assombrit légèrement l’image de la flamme, mais si nous ajoutons des lentilles de différentes couleurs, nous ne la verrons plus du tout. Les lentilles sont une bonne image des impressions que nous accumulons couche après couche au cours des expériences de la vie, chacune dissimulant un peu plus la lumière de l’atman, l’âme. En fait, notre capacité à percevoir clairement est proportionnelle à la pureté de notre champ de conscience.

Notre capacité à percevoir clairement est proportionnelle à la pureté de notre champ de conscience.

C’est pour cette raison que nous pratiquons le nettoyage Heartfulness qui permet d’enlever toutes les impressions accumulées dans notre système lors d’expériences passées, tout comme celles que nous créons dans le présent. Sans cela, nous percevons toujours le monde et nous-mêmes à travers une conscience déformée, et restons par conséquent en proie à l’illusion ou viparyaya.

En résumé, la comparaison de ces deux premières vrittis, pramana et viparyaya, met en évidence l’importance de maintenir un champ de conscience pur. Cela conduit à la clarté et au discernement, appelés viveka dans le yoga. C’est le début du premier des quatre sadhanas du yoga, le sadhana chatusthaya. Nous devenons aptes à recevoir la connaissance par la perception supraconsciente directe, par l’observation impartiale et par les sages enseignements des êtres éclairés. C’est la voie de pramana.

Mais dans notre monde actuel, la plupart d’entre nous font exactement l’opposé – nous portons un tel fardeau d’impressions dans notre subconscient que nous peinons à suivre la voie de la connaissance juste. Notre connaissance est déformée, nous sommes dans l’illusion, ce qui crée une base instable. Prenons l’exemple d’un éléphant. On le conditionne peu à peu en l’attachant par une corde à un arbre, jusqu’à ce que le simple geste de l’attacher fait qu’il ne bouge plus: son conditionnement est tel qu’il ne croit plus en sa capacité d’agir. Et cet animal si puissant accepte de rester relié à une simple chaise en plastique dans un cirque, alors qu’il pourrait démolir toute la tente. Ce genre de conditionnement fausse notre perspective, et nous rend incapable de reconnaître notre propre force.

Il est très difficile d’être heureux, paisible et de prendre de sages décisions quand la base de notre perception est instable. Aussi beaucoup d’entre nous finissent par se sentir frustrés et confus parce que souvent – quels que soient nos efforts pour bien faire – les choses tournent mal.

Le bien-être psychologique

La première étape de ce voyage consiste à reconnaître notre état actuel, à accepter que nous ne sommes pas encore centrés dans le calme, et que nos perceptions sont colorées par les tendances, ou vrittis, que nous avons créées dans notre champ de conscience, ce qui nous conduit à viparyaya. Quand nous commençons à faire l’expérience de la discipline du yoga, nous avons des aperçus de la tranquillité intérieure, ce qui nous permet de voyager vers le Centre de notre être et de faire l’expérience directe de pramana. Quand nous développons cette capacité, notre cœur devient la boussole qui nous guide, et nous apprenons à l’écouter avec une confiance et une joie toujours croissantes. La vie prend alors une autre dimension, car nous éprouvons un véritable bien-être psychologique.

Commentaires
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Kamlesh Patel

There are 2 comments on this post
  1. Sophie Jammes
    mars 10, 2019, 1:35

    Thank you for writing in such a clear and comprehensive way about Patanjali’s system!

  2. Antoine CLAVERIE
    avril 12, 2019, 4:16

    Thank you for this very clear understanding of human psychology which cann be very useful for a daily self correcting. Greateful thanks to the wonderful eternal yoga’s philosophy given by Patanjali.

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