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Que faire de sa colère envers un ennemi?

Que faire de sa colère envers un ennemi?

Article Théophile colère ennemi Magazine Heartfulness

 

Au fil de leurs conversations, Théophile l’Ancien dispense son enseignement à son jeune ami Théo. Mais pour une fois, celui-ci n’est pas réceptif. Il reste prisonnier de sa rage et ne parvient pas à suivre les conseils de son mentor et ses appels au calme – son cœur reste fermé. À peine assis face à son ami, il lui expose son problème.

 

Ce matin, Théo est très agité. À peine assis face à son ami, il lui expose son problème.

– Cela fait maintenant des années que j’ai accumulé une grosse colère contre un voisin qui a fait beaucoup de tort à ma famille et à moi-même. C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de le haïr.

L’Ancien le regarde, étonné.

– Oui, je sais, poursuit Théo, mais il agit de manière malveillante, tordue et injuste. J’ai la sensation qu’il est comme un chewing-gum collé sous ma chaussure. Je ne peux m’en défaire. Dès que je le vois, et même lorsque je pense à lui, ma colère remonte.

– Ça va finir par te rendre malade!

– C’est déjà le cas, mon estomac me brûle, parfois je me sens oppressé et j’ai souvent mal à la tête.

– En médecine chinoise, c’est le feu du foie qui donne ces symptômes, ils sont dus à la colère et au ressentiment. Dans cette affaire, qu’as-tu fais concrètement?

– Je suis allé en justice pour faire valoir mes droits.

– Et que s’est-il passé? As-tu gagné ton combat judiciaire contre ton adversaire?

– Légalement, sur toute la ligne, mais à mon goût, il n’a pas assez payé pour tout le mal qu’il m’a fait.

– Alors la guerre continue. Ton voisin est arrivé à franchir tes défenses et il occupe une partie de ton espace intérieur. Peut-être occupes-tu son esprit toi aussi, puisque tu as gagné ton procès contre lui? Il te hait sûrement. Ta colère donne accès à la sienne. Par ton attitude mentale et émotionnelle, tu lui as ouvert une voie de pénétration dans ton for intérieur. Il peut ainsi déborder tes défenses, entrer de force dans ton cœur et empoisonner ta vie.

– On croirait à t’entendre que tu parles d’un conflit armé!

– En ce moment tu vis effectivement dans un affrontement permanent, alors, autant le vivre comme un guerrier. Dans L’art de la guerre de Sun Tzu, un ouvrage traditionnel chinois, encore utilisé de nos jours par les écoles de guerre de nombreux pays, la stratégie est avant tout psychologique. Par exemple, il est habile de mettre le général ennemi en colère pour le déstabiliser, pour rendre son esprit confus et embrouillé afin qu’il devienne incapable de voir correctement la bataille en cours et d’élaborer des stratégies subtiles. En colère, il aura tendance à foncer tête la première ou à vouloir se venger à n’importe quel prix. Ce sera une faiblesse basée sur l’intrépidité, la témérité et l’aveuglement. Certains appellent cela du courage; en réalité, l’ennemi sera plus facile à vaincre si l’on a provoqué sa colère et ouvert ainsi une brèche.

– Mais j’ai gagné!

– En es-tu certain?

L’Ancien marque une pause pendant que Théo semble réfléchir.

– Tu n’as pas gagné la guerre émotionnelle et mentale, poursuit-il calmement. Qu’un guerrier gagne ou perde, pour lui la guerre est finie. Il n’a plus d’ennemi. Il est prêt pour la prochaine bataille qui se présentera. En attendant il s’entraîne, en paix. Le problème vient de ce que ta tête et tes émotions continuent la guerre et te coupent de ton cœur. Cela pourrait devenir dramatique pour toi et ton équilibre. Au fond, ton voisin t’a révélé une de tes faiblesses.

– Bientôt tu vas me demander de le remercier pour ça, le coupe Théo agacé.

– Presque, réplique l’Ancien souriant, ou plutôt, tu devrais remercier le Divin qui te permet de voir en toi une tendance, ou une faiblesse, et te donne la possibilité de la corriger. Ton voisin ne devient alors rien d’autre qu’un révélateur. Cela aurait pu tout aussi bien être quelqu’un d’autre ou plusieurs autres. La force et la répétition de tes émotions sont les signes ou les symptômes de cette faiblesse.

– Mais il avait tort! s’exclame Théo à nouveau exaspéré.

– Et alors, tu as gagné, tu as obtenu justice, non? Pourtant tu continues la guerre… Pardonne-moi de te le dire, mais c’est une faiblesse que ton ennemi ou un autre pourra utiliser contre toi. Un adversaire d’envergure pourra te vaincre aisément.

– Je ne crois pas, je suis suffisamment fort et intelligent pour me défendre… Mais, si ça continue, tu vas me parler d’amour!

– Je pourrais.

Silence…

– Nous l’avons déjà beaucoup fait dans le passé.

Le vieil homme marque une nouvelle pause, fixant calmement son impétueux ami. Puis il reprend:
– Toi, tu as un instinct de guerrier. C’est aussi une voie d’accès au Divin, mais elle est exigeante. Arjuna en est l’exemple type dans la Bhagavad Gita.

La colère de Théo ne semble pas près de s’apaiser.

– Je voudrais juste pourrir sa vie comme il a pourri la mienne. Ce serait un juste retour, non!

L’Ancien tente de le modérer:
– Gardons notre calme: il y a des familles dont la haine se poursuit de génération en génération. Parfois elles en oublient même la cause initiale, mais la guerre entre elles est devenue une tradition qu’elles perpétuent à jamais.

– Maintenant tu me fais passer pour un débile, dit Théo, boudeur.

– Il y a de çà, répond l’Ancien, amusé.

– Mais toi, que ferais-tu en pareille situation?

– Je règlerais la situation matérielle et, une fois cela fait, j’oublierais. La vie est belle. Elle mérite d’être vécue pleinement, avec tous les présents qu’elle nous offre.

– Et les difficultés, les problèmes, qu’en fais-tu?

– Je les traite au mieux de mes capacités et, comme le disait Marc Aurèle:

Mon Dieu, donne-moi le courage de changer les choses que je peux changer, la sérénité d’accepter celles que je ne peux pas changer et la sagesse de distinguer entre les deux.

Autrement, je suis heureux en toutes circonstances ou presque…

L’Ancien se rend compte que la rancœur de Théo est ancienne et tenace. Il n’insiste pas davantage et décide de le laisser réfléchir à ce qui vient d’être dit.

Avant de le quitter, il ajoute tout de même:
– Théo, un ennemi se combat sur un champ de bataille. Quand la guerre est finie, ce n’est plus un ennemi. C’est l’art de la chevalerie, il est enseigné par le Seigneur Krishna à Arjuna dans un épisode de la Bhagavad Gita.

Théo, pensif, regarde son ami s’éloigner après cette dernière invitation au calme.

 

Théophile l’Ancien
Extrait de Dialogues avec Théophile l’Ancien – L’initiation de Théophile le Jeune

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Patrick Fleury

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