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Le cœur, le corps et le jeûne. Entretien avec Thierry Casasnovas, 2e partie

Le cœur, le corps et le jeûne. Entretien avec Thierry Casasnovas, 2e partie

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Dans ce 2volet, Thierry Casasnovas poursuit son plaidoyer pour la vraie vie. Il évoque son propre parcours, les étapes de sa renaissance après avoir été condamné par la médecine, et la conscience qu’il a retirée de cette profonde expérience. Il nous parle du rôle de la nourriture dans le monde d’aujourd’hui.

À la fin de la première partie, tu nous parlais d’un déclenchement, d’une sorte d’explosion qui fait que plus jamais on ne verra le monde de la même façon. Tu parlais de révélation.

Je suis quelqu’un de très croyant, mais pas religieux, d’ailleurs je dénonce le fait que la religion s’approprie la spiritualité, en faisant croire qu’il n’y a pas de spiritualité en dehors d’elle. Si quelqu’un me dit qu’il a rencontré la vie, je lui réponds: «Tu fais la même expérience spirituelle que moi.» Même si j’emploie des termes chrétiens pour l’exprimer, nous suivons le même chemin spirituel de la rencontre et de l’émerveillement devant la vie. En termes plus «orientaux», c’est le chemin de la révélation et de l’éveil. Cette révélation sur le plan mental, physique et spirituel est essentielle. Une fois que la personne l’a reçue, tout est gagné.

Par exemple, quand j’étais mourant, je n’avais nulle part où aller, j’avais passé des mois et des mois à l’hôpital, et le seul refuge que j’avais trouvé, c’était chez mes parents. Donc ils m’avaient accueilli et, après avoir vu défiler plusieurs médecins, ils avaient compris que j’étais en train de mourir. Tu peux imaginer leur affolement – voir son enfant mourir à 33 ans, c’est le désastre.

Le matin où je devais me rendre une nouvelle fois à l’hôpital, je savais que je partais pour mourir. J’allais en soins palliatifs, parce qu’on ne voulait pas me laisser mourir chez mes parents. C’est alors que j’ai vécu ce basculement: mon père est entré dans ma chambre en me disant qu’on préparait mes affaires pour mon départ. Je l’ai regardé et je lui ai dit: «Je ne vais pas partir à l’hôpital, tu vas prendre soin de moi et je sais que je vais vivre.» Ce qui m’a subjugué à l’époque, c’est qu’il n’a même pas hésité une seconde, il a répondu: «Ok, ça marche.»

Plus tard, je lui ai demandé ce qui lui avait fait accepter ce choix si radical, alors que j’étais mourant, et que ma seule chance de survivre peut-être encore un peu, c’était l’hôpital. Il a répondu: «J’ai plongé dans tes yeux et il y avait là une flamme que je n’avais pas vue depuis des mois.»

Cette flamme était présente. Et ce qui est étrange, c’est que ma mère était tellement dans l’affolement et dans l’émotionnel – c’est une maman – qu’elle ne l’a pas vue, elle m’a traité de fou. Alors mon père l’a tenue par le bras et lui a dit: «Écoute, maintenant tu fais tes bagages et tu t’en vas, parce que je dois m’occuper de lui et je ne peux pas m’occuper de toi en même temps. On te donnera des nouvelles, pars en voyage, mais moi je m’occupe de mon fils, et j’ai besoin d’être cent pour cent avec lui.»

Je suis quelqu’un de très croyant, mais pas religieux, d’ailleurs je dénonce le fait que la religion s’approprie la spiritualité.

Cette révélation de la vie en moi a mis des mois, voire des années, à faire son chemin, parce que je suis toujours en progression par rapport à mon état de santé et de vitalité; à 45 ans, je n’ai pas encore atteint mon optimum. Mais en quelques mois déjà, alors que j’étais sans traitement, la tuberculose qui me rongeait les poumons s’était résorbée, je n’avais plus aucune lésion tuberculeuse, l’hépatite qui me rongeait le foie avait disparu, et la pancréatite aussi. Je reprenais du poids et de l’énergie, je recommençais à marcher et à courir. Je ne risquais plus l’arrêt cardiaque. J’allais de mieux en mieux.

C’est cet aller-retour entre ce qui se passe sur le plan spirituel, mental et corporel qui est si fascinant.

Donc, même une personne totalement épuisée peut revenir à la vie?

Oui, mais il faut d’abord qu’elle ait ce basculement, qu’elle reprenne confiance dans les processus de vie en elle. Alors, même fatiguée à l’extrême, elle vivra. Cela dit, comme moi avec mon père dans mon histoire, elle a besoin de quelqu’un pour la soutenir. On a besoin les uns des autres.

N’importe qui ayant l’intention de faire du bien à quelqu’un d’autre sera le meilleur soignant qu’on puisse rêver.

Le rapport à la santé et au soin a été professionnalisé, médicalisé et réservé à une caste de personnes accréditées. Or, dans ce que je présente, dans le chemin vers la vie, on découvre que les soins apportés au corps, qui sont relativement simples, passent avant tout par l’intention de l’autre. C’est-à-dire que n’importe qui ayant l’intention de faire du bien à quelqu’un sera le meilleur soignant qu’on puisse rêver. Mon père n’avait aucune compétence médicale.

Cela faisait des années que je vivais dans des couloirs d’hôpitaux. Des médecins qui avaient dix ans, douze ans, quinze ans d’études, de grands spécialistes, m’ont analysé dans tous les sens, m’ont fait passer des caméras par tous les orifices, j’ai été littéralement torturé par les examens. Même en déployant toutes leurs techniques, ils n’ont rien pu faire pour m’empêcher de mourir.

Mon père, sans la moindre connaissance, avait une seule chose, l’outil le plus puissant: l’amour. Pas l’amour dans le sens un peu New Age, gentil, gentil. Non, je parle de la force transformatrice la plus puissante. Avec cet amour, mon père m’a soigné avec des choses toutes simples. Il m’a massé, donné une bonne alimentation, a passé du temps à discuter avec moi, il m’a offert de la présence, il a pris soin de moi… C’est grâce à tout cela que mon père a permis que je vive. Sans lui, je n’y serais jamais arrivé. Bien sûr, il y avait aussi des amis qui priaient ou méditaient pour moi, qui m’entouraient de leur présence, de leur motivation, de leur soutien et tout cela ensemble a nourri la vie en moi.

Donc tout mon travail est un plaidoyer pour faire savoir que chacun de nous est le meilleur soignant du monde, on n’a pas besoin de compétences particulières, simplement l’envie de soigner l’autre.

C’est cela vraiment le message: le basculement intérieur, puis la force de l’entourage pour nous aider concrètement.

Dans la Bible, il y a un passage absolument fabuleux. Jésus, suivi d’une foule énorme, est entré dans une maison pour soigner des malades. Un homme arrive, porté sur une civière, mais n’arrive pas à l’approcher. Ses amis grimpent alors sur le toit, enlèvent les tuiles et descendent la civière avec des cordes juste devant Jésus. Tu imagines la détermination de ces gens! Pour moi ce message est somptueux. Ils détruisent le toit pour que leur ami parvienne à la source de vie. Ils ne négligent rien, ils donnent tout pour que leur ami puisse revenir à la vie.

C’est cela vraiment le message: le basculement intérieur, puis la force de l’entourage pour nous aider concrètement. J’étais au point où je ne pouvais même pas couper ma nourriture, j’étais totalement invalide, dans un fauteuil. Il fallait me coucher, me lever, faire ma toilette. Évidemment, tout seul, je serais mort… Donc d’abord le basculement et ensuite le proche, le prochain.

Dans tes premières vidéos, tu disais que nous avions tous à l’intérieur un creux en forme de Dieu. Cela m’a renvoyée à la question de ce qu’on mange et pourquoi on mange. Aujourd’hui on ne mange plus vraiment pour se nourrir, on mange sans avoir faim, des choses dont on n’a pas envie. Cela ne correspond plus du tout à un besoin naturel. Peux-tu nous parler de notre relation à la nourriture?

C’est intéressant, tu parles de nourriture… et c’est amusant parce qu’on a fait une sorte de détournement de sens. On confond souvent nourriture et alimentation – en fait, on devrait les distinguer.

L’alimentation, ce sont les aliments que nous consommons, qui apportent à notre corps les nutriments qui lui sont nécessaires pour bien fonctionner: lipides, glucides, protéines, minéraux, vitamines, oligo-éléments, facteurs antioxydants, etc. Nous avons donc besoin d’une alimentation de qualité et en quantité suffisante. On connaît trop bien les problèmes qu’entraîne une carence d’alimentation sur l’organisme.

La nourriture c’est tout ce que nous recevons de l’extérieur, au sens propre du terme et qui va venir nourrir notre être… Le problème, c’est qu’on réduit la nourriture à de l’alimentation.

Cela dit, la nourriture est bien plus que ça. Des chercheurs ont quantifié le rapport entre nourriture et alimentation. Selon eux, notre alimentation ne représente pas plus de 30% de notre nourriture. L’alimentation, l’aliment, c’est ce que nous prenons à l’extérieur et qui va apporter des nutriments physiques à notre corps. La nourriture c’est tout ce que nous recevons de l’extérieur, au sens propre du terme et qui va venir nourrir notre être… Le problème, c’est qu’on réduit la nourriture à de l’alimentation parce que nous ne nous considérons que sous notre forme corporelle, nous sommes un corps. La faillite des religions qui a conduit à une faillite du spirituel fait que nous vivons dans une société laïque qui bannit toute forme de spiritualité. Or l’être humain n’a pas que des besoins physiques.

Pour moi, c’est une évidence que nous sommes plus qu’un corps, et que nous avons donc d’autres besoins. Aujourd’hui, notre mode de vie ne prend pas en compte les besoins fondamentaux et vitaux de l’être humain, sans même parler du spirituel, la relation à autrui par exemple.

La relation, c’est du concret, elle nourrit, ce n’est pas simplement s’envoyer un petit SMS de temps en temps.

On parle constamment de relations sur Facebook, mais c’est se moquer du monde, ce ne sont pas des relations, ça ne se crée pas en tapant sur un clavier! Les relations c’est du concret, du tangible, tu touches l’autre, tu l’as en face de toi, tu le regardes dans les yeux, tu as la sonorité de sa voix, tu sens la chaleur de son corps, toute l’énergie qu’il dégage, c’est ça une relation! Et la relation nourrit, ce n’est pas simplement s’envoyer un petit SMS de temps en temps. Notre être n’est pas nourri de façon adéquate par ce type d’échanges. Donc, comme nos besoins vitaux ne sont pas satisfaits, nous cherchons désespérément à les remplir, et comme la chose la plus accessible est la nourriture, nous compensons tous les vides de notre mode de vie en mangeant.

Ce qui fait qu’on se retrouve avec des corps obèses, obèses parce que désespérément à la recherche d’une nourriture… C’est un peu comme si on te disait: «Pour que ton corps fonctionne bien, il faut que tu manges des pommes», et devant toi, il y a un champ plein de fruits, mais pas de pommes; tu vas tester tous les fruits pour voir si ce ne sont pas des pommes, tu les manges, tu les manges… mais jamais tu ne trouves ta pomme, jamais tu ne trouves ce qui te nourrirait exactement et qui pourrait enfin apaiser ta faim. Donc tu vas te retrouver obèse à force de manger tous les autres produits, tout en restant sur ta faim.

C’est l’une des caractéristiques de notre époque, obèse physiquement et affamé spirituellement. À l’intérieur, on est creux, on est désespéré. Pour moi, la désespérance dans nos sociétés est maximale.

Donc on cherche à compenser, mais la bonne nouvelle c’est que jamais on n’y parviendra. On aura beau manger, manger… en définitive on sera toujours aussi affamé. Puis un jour enfin, de guerre lasse, ou désespéré, on se dira peut-être «ok j’ai envie d’aller vers une source de nourriture qui me rassasie». C’est vraiment ça pour moi, la démarche spirituelle, c’est enfin chercher la vraie nourriture, le pain de vie, le pain au sens matériel du terme, ce qui donne la vie.

Et dans cette démarche d’adoration du vivant, d’émerveillement devant le vivant, je suis moi aussi parti en quête de la vie, pour rencontrer cette nourriture et cesser d’être cet affamé jamais rassasié. C’est une des merveilles que j’ai découvertes.

Pour toi quelle serait la plus belle façon de combler ce creux?

C’est une plongée tous azimuts à l’intérieur. On associe souvent la spiritualité chrétienne à la religion, et je témoigne beaucoup de ma propre expérience pour montrer qu’on peut vivre une véritable spiritualité chrétienne sans être religieux. Dans tout ce que je lis, y compris la Bible, je vois que la vérité, la vie, Dieu… tout est en nous, à l’intérieur.

Et puisque c’est en nous, eh bien il faut plonger à l’intérieur. Moi je veux la rencontrer cette vie, je veux rencontrer cette présence. Parce que, lorsque je la rencontre, je vis une expérience directe. Et l’expérience directe n’a pas besoin de religieux, de dogmes, de cérémonial, elle est pure. Et c’est ça que je recherche et c’est ça que j’encourage tout le monde à faire. Plonger à l’intérieur.

Dans tout ce que je lis, y compris la Bible, je vois que la vérité, la vie, Dieu… tout est en nous, à l’intérieur.

Pour en revenir à la Bible, que je cite beaucoup, j’ai plusieurs amis qui se sont intéressés à sa version hébraïque, parce que l’hébreu est une langue très intéressante, raffinée, très subtile. Et quand Abraham, considéré par toutes les religions monothéistes comme le grand patriarche, reçoit le message de Dieu, Celui-ci lui dit: «Lekh lekha» (prononcer ler lera), ce qui signifie en hébreu: «Retourne-toi vers l’intérieur. Rentre en toi.» N’est-ce pas ce que proposent toutes les pratiques méditatives orientales?

Alors pourquoi opposer les pratiques spirituelles, puisque les textes de toutes les religions disent tous: «Lekh lekha», rentre à l’intérieur de toi. Va vers la vie. Et au moment où tu rencontres la vie, ce jour-là tu es illuminé. Alors il n’y a plus de religion, plus de culture, il n’y a plus aucune séparation qui tienne. Tu aimes ton prochain comme toi-même, tu fais l’expérience de la rencontre directe avec l’autre, avec le vivant. Voilà ce à quoi j’aspire, parce que tous ces clivages n’ont aucun lieu d’être, ils ne sont que des sources de discorde, de violence et de séparation.

À suivre

https://regenere.org

Photographe Blur Bright

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Thierry Casasnovas

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